Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band : le classique des Beatles reprend des couleurs

Il y a 50 ans aujourd’hui (enfin à peu près), le Sergent Pepper a appris à son groupe à jouer. Moustaches, uniformes fluo et psychédélisme light : Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band est l’aboutissement de la mue des Beatles, d’un groupe de scène épuisé par ses fans hystériques aux architectes d’une pop exigeante, éclectique et colorée. 50 ans après, Giles Martin, le fils du producteur George Martin, a passé les costumes à la machine, et redonné du relief à l’album, à travers un nouveau mixage stéréo. Un sacrilège ? Peut-être une révélation !

Parmi les classiques du discours marketing d’une réédition,« L’album tel que le groupe voulait qu’on l’entende » ou « C’est comme être dans le studio avec le groupe sont des incontournables, que les fans des Beatles connaissent bien. Depuis la séparation des Fab four en 1970, leur discographie, courte et dense, a fait l’objet de multiples rééditions. Et signe des temps, alors que l’on fête les 50 ans de Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, la première publication du catalogue des Beatles en CD célébrait déjà les 20 ans de l’album légendaire, en 1987.

À travers de l’histoire des rééditions des Beatles s’écrit toute celle de la numérisation des classiques des années 60 et 70. Comment fait-on entrer une œuvre enregistrée sur des supports analogiques dans l’ère du Compact Disc, de la dématérialisation, et enfin du streaming ? Réactualiser sans dénaturer les originaux est un défi, d’autant plus que l’on se heurte à un autre choix : mono ou stéréo ?

Jusqu’à la fin des années 60, le mono était la priorité des maisons de disque et des artistes. La plupart des jeunes acheteurs de 45 et 33 tours étaient équipés d’électrophones à haut-parleur intégré, les fameux pick-up. La radio était en mono. La stéréo était réservée à un public de riches hipsters, qui pouvaient se vanter du placement idéal de leurs enceintes. La plupart des albums faisaient l’objet de mixages distincts pour la stéréo et le mono, et les déclinaisons stéréo, de toute façon limitées par le nombre de pistes (quatre, voire deux !) étaient expédiés en quelques jours là où la version monophonique pouvait nécessiter des semaines.

Sgt Pepper 1

Jusqu’ici, les rééditions des Beatles, hors projets spéciaux comme le spectacle Love du Cirque du Soleil, l’album Let It Be… Naked ou la dernière version de la compilation The Beatles 1, optaient pour un strict respect des mixages originaux, mono ou stéréo. En 1987, George Martin, producteur de la quasi-totalité de l’oeuvre des Beatles, faisait le choix du mono pour les 5 premiers albums et de la stéréo pour le reste du catalogue. En 2009, l’ensemble de la discographie était rééditée dans les deux versions via deux coffrets distincts, les pressages stéréophoniques étant disponibles individuellement, puis en version dématérialisée.

Sgt Pepper’s Lonely Heart Club Band, pour son anniversaire, marque un tournant : c’est le premier album des Beatles pour lequel un tout nouveau mixage, radicalement différent de l’original, est réalisé à partir des bandes source1. Et pas n’importe lequel, puisqu’il est considéré comme un des premiers disques « concept », formant un tout plutôt qu’une collection de titres hétérogènes.

Remix ou remaster ?

Et c’est la différence entre remixer et remasteriser. Créer un nouveau master consiste à partir de la bande finale, déjà mixée, et à en ajuster le son (rééquilibrer certaines fréquences, réduire éventuellement le bruit…). L’écrivain Chuck Klosterman définit le processus par le fait de « retourner en studio pour réenregistrer un album plus fort ». Et parfois on est bien obligé de lui donner raison.

Sgt Pepper 3

Ce qu’ont fait Giles Martin et les ingénieurs d’Abbey Road sur Sgt Pepper’s, va beaucoup plus loin : il s’agit d’une réappropriation des bandes originales, des sources des guitares, des voix, des cordes ou des percussions, pour réaliser une nouvelle version de l’album, avec des choix de mixages différents, basés selon Giles sur les notes de production de son père. Comme si on pouvait remonter en 1967, juste après l’enregistrement, et le finaliser.

Le fils du producteur légendaire justifie sa décision par la nécessité de moderniser le son pour la génération streaming, dans une excellente émission de NPR. Seuls les puristes, selon lui, écoutent encore des albums en mono, et les mixages existants jurent dans le flux d’une playlist, tant la technique et les conventions ont évolué en 50 ans. Un titre dont la spatialisation semble bizarre, ou dont le son n’est pas assez fort, et c’est le zapping assuré !

Sacrilège ou redécouverte

On pourrait crier au sacrilège, au saccage d’une œuvre originale, Martin père se retournerait dans sa tombe. Sauf que les mixages stéréo de tous les albums avant le double blanc ont effectivement mal vieilli. La spatialisation en quatre pistes, voire deux pour les tout premiers albums, c’est moche. Et écouter en 2017 un morceau dont la voix paraît venir de la pièce d’à côté, alors que tout le groupe (dont le chanteur/bassiste ou guitariste) se trouve à gauche produit un effet désagréable, presque une déconnexion avec la musique.

C’est un des principaux apports du nouveau mixage : John, Paul, George et Ringo se retrouvent au centre quand ils chantent, et les sons des instruments jaillissent autour d’eux. L’autre est la redécouverte de la partie basse du spectre. On aurait presque oublié que Paul McCartney et Ringo Starr formaient une section rythmique aussi redoutable : sur la chanson titre (et sa reprise), It’s Getting Better ou Good Morning, ils crèvent les membranes des haut-parleurs ! Sur A Day In The Life, comme le fait remarquer Giles Martin sur NPR, Ringo déboule comme une explosion au milieu de la petite ballade acoustique de John et Paul.

Le retour aux bandes sources et l’utilisation de procédés permettant de « démixer » des instruments sont également mis à profit pour recadrer le nouveau mixage stéréo avec les intentions de la version mono. She’s Leaving Home retrouve des cordes brillantes et sa tonalité d’origine, Lucy In The Sky With Diamonds ses effets de phasing qui accentuent l’atmosphère hallucinogène (quoiqu’en dise John) du morceau. Il y aura sans doute des audiophiles pointilleux pour relever les défauts de cette réinterprétation de l’œuvre originale. Pour ma part, le Pepper 2017 est désormais la version vers laquelle j’irai en priorité, tant ces choix certes drastiques redonnent du relief à la folie de Being For The Benefit of Mr Kite ou l’explosion finale de A Day In The Life. Elle a la pêche du mono, sans cette impression de confinement dû à la source unique. Cela dit, je dis ça, sous le coup de la nouveauté, mais à froid, quand cet effet sera estompé, est-ce que je reviendrai à l’original ?

Car il est important que les versions initiales de l’album subsistent. Que Universal – qui détient depuis 2012 les droits du catalogue des Beatles – et Giles Martin s’amusent à les moderniser pour les nouvelles générations, surtout quand c’est bien fait, pourquoi pas. À condition que ça ne se fasse pas au détriment d’une histoire qu’il est capital de préserver. Le mixage mono est intégré à la version collector, entre autres innombrables bonus (prises alternatives, mix 5.1 en Blu-ray, documentaire…). Mais il n’est pas proposé sur les éditions standard, et aucun des formats n’offre la stéréo originale. Certes, on trouve toujours l’album dans le commerce, dans sa réédition de 2009. Mais qu’en sera-t-il dans 10 ou 15 ans ? Geoff Emerick, ingénieur du son de l’album et visiblement pas consulté sur cette sortie, s’en offusque : « Quelqu’un aurait-il l’idée de repeindre La Joconde ? »

D’ailleurs, on fête les 50 ans d’un autre classique de l’ère psychédélique cette année : le premier album des Doors. En 2006, Bruce Botnick, producteur du groupe, avait entrepris de nouveaux mixages du catalogue de la bande à Jim. Voici ce qu’il disait dans le livret du premier album :

Durant le mixage de l’album en 5.1 et en stéréo, nous sommes arrivés à la conclusion que nous avions changé de millénaire, et qu’il n’y avait aucun avantage à tenter de recréer 1967, puisque nous avons déjà vécu cette période. Aujourd’hui, nous disposons d’un équipement de bien meilleure qualité, et nous n’avons plus à compenser les limitations du vinyle, ses faces de 20 minutes, la distorsion des sillons, la radio AM et tout ça, et les possibilités sont infinies.

Personnellement, n’ayant pas écouté les albums des Doors en vinyle ou sur de vieux CD depuis des années, je ne connais que ces CD de 2006, et je les trouve tout à fait agréables. Toujours est-il qu’une édition 50e anniversaire du premier Doors a récemment vu le jour, et elle inclut… Les mixages stéréo et mono d’origine, et non la recréation de Bruce Botnick !

Entre deux titres de Frank Ocean, Harry Styles ou Drake, il est difficile de savoir si les bijoux de pop gentiment psychédélique de Sgt Pepper’s trouveront encore un écho chez la génération des millenials. Le coup de jeune donné à l’album est de toute façon une réussite, ou au moins une curiosité à laquelle jeter une oreille ne fera pas de mal, même pour ceux garderont leur version fétiche. A splendid time is guaranteed for all !

1En 1987, George Martin avait déjà réalisé de nouveaux mixages stéréo pour Help et Rubber Soul, alors qu’il n’avait pas assisté à la réalisation des originaux en 1965 et 1966. Les changements opérés étaient toutefois beaucoup moins radicaux.

2 commentaires sur “Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band : le classique des Beatles reprend des couleurs

  1. Ecouter un titre tel qu’il était à l’origine de son succès, c’est aussi important pour capter son essence. Remixer pour mieux utiliser tous les éléments pendant l’enregistrement, ça me plait aussi. Ce n’est pas la même chose. C’est peut-être la pop qui découvre ce que vit la musique classique depuis bien longtemps: des réinterprétations, être joué avec de nouveaux instruments… Ce qui est nouveau, c’est qu’on peut partir des bandes des années 60 pour remixer.

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